A partir de portraits et d'images d'archives de la Cinémathèque des Pays de Savoie et de l'Ain, Gilles Perret a retracé l'histoire sociale d'une population que l'on a tendance à mésestimer : les ouvriers. Ce film nous invite à la réflexion sur la place de l'homme dans le travail, notre rôle dans une économie mondiale. Rencontre avec Gilles Perret, réalisateur de De mémoires d'ouvriers.
Entre économie locale et économie mondialisée, entre ouvriers d'hier et d'aujourd'hui, que raconte votre film ?
De mémoires d'ouvriers raconte l'histoire sociale d'ouvriers, symboles de tout un territoire, de leurs conditions de travail et des rapports de force qui les définissent depuis un siècle. Ce film porte un regard de proximité , mais aussi un regard plus global qui questionne l'économie telle qu'elle fonctionne aujourd'hui. Il témoigne aussi de l'abandon de ce monde ouvrier où, lorsque à l'aube des années 80, nous sommes entrés dans l'ère de la « modernité » et de l'individualisme. Ce dont souffrent le plus les ouvriers à présent, c'est d'avoir vu partir cette esprit de solidarité. Autrefois physique, la pression subie est désormais d'ordre morale (psychologique). Les ouvriers ne savent plus pour qui et pour quoi ils travaillent, si ce n'est pour des décideurs lointains qui sont là pour faire du profit et pour lesquels la finalité de l'entreprise (la production) importe peu. Ce n'est ni valorisant ni rassurant surtout quand on y passe une grande partie de sa vie. Je souhaitais à travers ce film sortir le monde ouvrier de l'oubli.
Pourquoi est-il important aujourd'hui de parler de cette classe sociale mal considérée ?
Même s'il est moins nombreux, le monde ouvrier demeure le plus grand corps social constitué. Avec un quart des actifs, soit 6 millions de personnes, il n'occupe que 2% de l'espace médiatique et 1% de l'espace politique. En « ringardisant » la question du monde ouvrier, on nous empêche de penser à qui produit, de quelle manière et comment sont réparties les richesses issues de cette production. C'est de l'amateurisme que de croire qu'un pays peut se passer de la production en la délocalisant à l'étranger et en se basant essentiellement sur une économie de services. On nous oriente vers une consommation par l'endettement.
Comment faire pour rendre le monde ouvrier plus « populaire » ?
A mon sens, la transmission de l'histoire ouvrière française ne se fait plus assez dans l'entreprise, on en parle peu en famille, presque pas à l'école. Or on oublie ou on ignore que des acquis sociaux comme la sécurité sociale, la retraite (entre autres) ont été obtenues grâce au rapport de force. La politique de bonne conscience dans laquelle nous vivons, nous pousse à croire que l'on ne peut rien changer, que le maintien du contrôle est raison. Les rapports de force ont toujours existé, il faut arrêter de penser que l'on peut réformer dans la douceur.
Vous participez aux Rencontres Solidaires avec la projection de votre film. Que peut-on attendre de cette autre façon de faire de l'économie ?
Il y a urgence à reprendre les clés du pouvoir, ce que nous avons laissé aux mains de la finance et du libéralisme à tout crin, nous pouvons le récupérer. Nous avons face à nous des gens qui n'ont aucun intérêt à ce que nous nous ré-approprions notre outil de travail et notre avenir. L'économie sociale et solidaire, à travers les coopératives notamment, incarne tout à fait cette reprise en mains de l'outil travail, du pouvoir de décision et d'une répartition plus juste des fruits de ce travail. L'enjeu est de redevenir acteur citoyen et acteur social, de revenir à plus d'humanité dans l'entreprise. L'ESS fait partie de cette démarche que j'estime souhaitable.
Le 25 novembre à 20h30, au Cinéma La Grenette, à Bourg en Bresse, De mémoires d'ouvriers sera projeté en avant-première pour le Festival du cinéma solidaire. Gilles Perret sera présent lors de la projection, une belle occasion d'échanger avec lui.
Pour en savoir plus sur le film : www.dememoiresdouvriers.com
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